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Le chant du cygne d’une Baudelairienne

A la fin de l’année 1957, Chanel promit de soutenir Joseph Kessel (1898-1979), candidat à l’élection du président d’honneur de la Société Baudelaire qui devait se tenir l’année suivante. Le frère de Kessel, Georges, se rappela combien le romancier fut touché par l’enthousiasme qu’avait suscité cette candidature.

C’est alors que le général de Gaulle devint chef d’État et Joseph laissa entendre que de Gaulle se réserverait le droit, à l'instar d'Albert Lebrun (1871-1950), de présider le Comité d’honneur de la Société Baudelaire tout en occupant les fonctions de Président de la République. Kessel pronostiqua un vaste soutien à de Gaulle parmi les Baudelairiens dont un grand nombre s’était illustré dans la Résistance. Par ailleurs, le général n’était pas insensible aux activités de la Société.

© Pierre Choumoff / Roger-Viollet
© Roger-Viollet

Joseph Kessel qui contribua au Dictionnaire
de la Société Baudelaire
depuis 1927.
Il se désista, en faveur du général de Gaulle,
aux élections de la Société.

Albert Lebrun, Président de la République
et Président d’honneur de la Société Baudelaire.
Le général de Gaulle fut sollicité pour lui succéder.

© Société Baudelaire

Kessel renonça humblement à se porter candidat quand l’ancien contributeur au Dictionnaire de la Société devenu Ministre des Affaires culturelles André Malraux (1901-1976) informa Limouse, alors président du Comité directeur, que de Gaulle avait approuvé la constitution d’un groupe de soutien à sa propre candidature.

Redoublant de vigilance, un groupe rival se réunit dans le pavillon de Natalie Barney et surveilla le comité gaulliste nouvellement créé par le Baudelairien Stanislas Fumet (1896-1983). La nouvelle qu’un comité entré en dissidence était sur le point de présenter une candidature se répandit comme une traînée de poudre. Elle fut perçue si défavorablement par les partisans gaullistes que ces derniers récusèrent l’idée même d’un concurrent téméraire au point de se mesurer à la stature universelle du général de Gaulle. Les amis de Barney, qui plus est, tablaient sur une candidature susceptible d’affronter un Président de la République dont le passé de Résistant aurait même rallié les suffrages de Baudelairiens compromis, soucieux de dissimuler leurs affiliations avec Vichy.

L’incertitude demeure sur les membres du Comité d’honneur qui proposèrent la candidature de Chanel. Le compositeur Henri Sauguet (1901-1989) en attribua l’idée à Jean Cocteau. La danseuse Nina Tikanova (1910-1995), fervente gaulliste, l'imputa à Serge Lifar.

Le pavillon de Natalie Barney, rue Jacob,
en face du siège de la Société Baudelaire.
C’est là qu’une campagne fut organisée
pour opposer un candidat à de Gaulle
lors des élections à la présidence d’honneur de la Société.

© Roger-Viollet


Renée de Saussine en attribua la paternité à l’entourage du prince Jean-Louis de Faucigny-Lucinge, assertion que ce dernier corrobora par la suite. Même en faisant abstraction de l’instigateur, tous les commentateurs s’accordent sur le parrainage de la duchesse de Windsor (1896-1986) qui emporta la conviction de Chanel et la détermina à poser sa candidature.

Chanel arrêta une stratégie électorale sur deux fronts. Elle s’assura tout d’abord du soutien de Limouse. Il le lui accorda sans l’ombre d’une hésitation, malgré le vif ressentiment éprouvé par des Baudelairiens qui cautionnaient le comité adverse. En outre, elle pressa Limouse de différer les élections afin de dissiper l’image infamante de sa personne renvoyée par ses adversaires.

La duchesse de Windsor avec le duc. Elle patronna la candidature de Chanel
à la présidence d’honneur de la Société Baudelaire.
Dénonciatrice des menées du comité adverse,
elle s’en ouvrit à son amie et biographe, Lady Diana Mosley.

Son comité de soutien s’engagea promptement à la soulager des tâches administratives. Renée de Saussine fut nommée à cet effet. Chanel lui avait été présentée par le comte Etienne de Beaumont à la fin des années 1920. « Rinette » se distinguait certes par ses dons musicaux et littéraires, mais aussi par ses convictions antigaullistes inébranlables.

© Société Baudelaire

La candidate Chanel avait d’autres préoccupations. Elle signifia son intention d’être jaugée à la lumière de sa collection sur Les Fleurs du Mal enrichie depuis de douze nouvelles robes  pour compléter, sous une forme définitive, le projet mort-né de 1937, amputé toutefois de  « Bénédiction ».

La collection conservait son thème d’origine, à savoir l’image de la femme dans la poésie baudelairienne, qui s’étendait désormais aux poèmes suivants :

  9.    La Beauté
10.    L’Idéal
11.    Parfum exotique
12.    Un Fantôme iii. Le Cadre
13.    L’Aube spirituelle
14.    Harmonie du soir
15.    Ciel brouillé
16.    Le beau Navire
17.    Sisina
18.    Le Cygne
19.    A une passante
20.    Danse macabre

A la fin de l’année 1959, Chanel n’avait toujours pas arrêté son choix sur un ensemble de modèles se rapportant à sept poèmes. Néanmoins, dans un communiqué commentant sa conception de l’événement sous la forme d’une célébration de l’alliance du poète et du couturier, elle s'abstint de montrer son indécision. 

Renée de Saussine,
fille du comte Henri du-Pont-de-Gault Saussine
dont Marcel Proust apothéosa le Salon.
Rinette, « l’amie inventée » de Saint-Exupéry,
fut préposée par Chanel à l’essor de sa campagne électorale
pour la présidence d’honneur de la Société Baudelaire.

Elle exprima à Limouse son désir de lancer un parfum inspiré de l’œuvre de Baudelaire et proposa quatre citations relevées dans l’œuvre de l'écrivain par ordre de préférence. Elle avait prévu également pour la promotion de sa campagne de déposer une gerbe de lys au pied du buste de Baudelaire dans le jardin du Luxembourg, en présence des membres de son comité. Son irréalisme désarmant l’induisait à croire que les ambassadeurs des pays dans lesquels la Société Baudelaire était tenue en haute estime se presseraient au Luxembourg.

En mars 1960, le comité adverse dirigé par le Baudelairien Fumet avisa de Gaulle que Chanel se porterait candidate aux élections. Il insista sur les moyens considérables qu’elle se disposait à déployer dans le cadre d’une campagne internationale. Faute de preuves irrécusables, il serait inopportun d'entrevoir l'influence du général sur la tournure des événements qui allaient sceller le destin de la candidature de Chanel.

© Société Baudelaire
© Roger-Viollet

Le Baudelairien catholique, Stanislas Fumet.
Estimé par de Gaulle, il dirigea le comité du général
pour la présidence d’honneur de la Société Baudelaire.

Le poète Pierre Reverdy.
Son soutien affiché au comité présidé par Stanislas Fumet -
son « meilleur ami » selon ses dires -
pour l’élection du général de Gaulle à la présidence d’honneur,
détermina Chanel à s’éloigner de la Société Baudelaire.

Le comité gaulliste informa Limouse que la liste de ses membres était exhaustive. Le nom de Pierre Reverdy qui y figurait suscita la consternation. Présageant la détresse de Chanel, Limouse mania toutes les subtilités de langage pour rédiger une lettre touchante à son intention. Avec une extrême délicatesse, il instilla dans son esprit l'idée que le gaulliste Reverdy pouvait avoir prêté son nom à la cause du général, avant même qu’elle ne fît acte de candidature.

Renée de Saussine, au nom de son comité de soutien, avisa Limouse du désistement de Chanel, qui entraînait de surcroît sa renonciation à la présentation de la collection. Sous le sceau de la confidence, elle avoua qu’à la lecture de la lettre, Chanel, se sentant désavouée par celui qu’elle affectionnait encore, ne put dominer ses larmes.

Cet épisode, imprégné de tristesse, mit un terme au voyage passionné de Chanel aux côtés de la Société Baudelaire. Reverdy mourut quelques semaines plus tard ; de Gaulle se désista en faveur de Fumet ; et "dans le creux de sa main" Baudelaire prit les larmes arrachées à l’une des plus fulgurantes créatrices du 20e siècle, Coco Chanel.