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L’ALCHIMIE DES CORRESPONDANCES INTUITIVES

© Société Baudelaire

 

La première rencontre de Chanel avec le dandysme baudelairien eut lieu au cours des années 1920, bien qu’à cette époque, elle fût loin d’en pressentir le retentissement. Alors que Limouse esquissait le portrait du duc de Westminster, elle mit l’artiste au défi de justifier la pertinence d'un témoignage sur le dandysme apporté par le duc qui faisait profession de son inculture en matière baudelairienne.

Nonobstant ce travers, Westminster fit part à Limouse d'une anecdote qui, selon lui, caractérisait la définition du dandysme. Le duc s’était familiarisé avec ce terme employé par Rodin en 1914. Le sculpteur, qui avait contribué au Dictionnaire depuis 1902, tenait le duc pour l’incarnation vivante du dandysme baudelairien. Telle était la toile de fond de cette séance de travail avec Limouse et de l'anecdote incorporée quelque temps après dans la définition du dandysme. Elle traitait de « la discipline et la maîtrise émotionnelle » du Maréchal Foch qui, selon Westminster, avait placé les intérêts de la morale militaire au-dessus d’une épreuve personnelle qu'il venait de subir.

Chanel, qui avait écouté en silence l’exposé laborieux du duc, en avait conclu que ce langage plutôt conventionnel était éloigné de sa conception de l’idéal baudelairien. Sa nature vigoureuse et spontanée contrastait avec celle de Westminster. 

Portrait par Limouse du duc de Westminster
qui partagea la vie de Chanel de 1925 à 1930.
La Salle Westminster du Musée Limouse des Fleurs du Mal
témoignait de la reconnaissance de Chanel envers le duc
en célébrant le dandysme baudelairien.

© Roger-Viollet


À titre d’exemple, peu après cette causerie, elle se rendit au siège de la Société Baudelaire et s’émerveilla devant la calligraphie de Barbey d’Aurevilly (1808-1889). Tracées en encres de diverses couleurs, maintes pages entremêlaient les réflexions du « Connétable des Lettres » aux délibérations des comités de définition du Dictionnaire, des comités animés par ses amis Paul Bourget (1852-1935) et François Coppée (1842-1908). Conquise, Chanel qualifia ces manuscrits d’œuvres d’art. Parmi les contributeurs à la définition du dandysme, elle fixa son regard sur le portrait de Jean-Philippe Worth (1856-1926), le couturier des souverains du monde.

Worth avait orienté sa contribution sur l’« élégance française ». Chanel, semble-t-il, se soucia peu de consulter les dossiers du couturier. Elle prit la liberté de faire grief au comité chargé de la définition, alors présidé par Emmanuel Berl (1892-1976), d’avoir circonscrit le débat sur l’élégance française à l’opinion de Worth.

En 1937, elle se munit d’un carton à dessin contenant huit reproductions de ses robes, publiées dans des revues en vogue. Dans son interview avec Chanel sur l’élégance française en présence de Limouse, le Baudelairien Marcel Zahar obéit aux rigoureuses consignes imposées par Berl.

Caricature représentant Jean-Philippe Worth, le couturier des souverains.
Il convia des stylistes parisiens de renom aux fins d’étudier l’élégance française
pour la définition du dandysme dans le Dictionnaire de la Société Baudelaire.

Appréhendant la stérilité du débat, Chanel imposa d’emblée ses propres conditions et commenta avec une gravité affectée la création de huit robes rappelant l’image de la femme dans les poèmes suivants :

1.    Bénédiction
2.    Avec ses vêtements ondoyants et nacrés
3.    Un Fantôme,     i. Les Ténèbres
4.    Confession
5.    L’Invitation au voyage
6.    Tristesses de la lune
7.    La Destruction
8.    La Voix.

Même si la méthode peu orthodoxe de Chanel avait de quoi déconcerter Zahar et Limouse, ils furent saisis par son plaidoyer en faveur de ses créations. Tout porte à croire que, dans la conception de la robe, une symbiose était née entre l’art du poète et celui de la styliste. Cependant, les dates ne correspondent pas.

Chanel capta l’attention de ses interlocuteurs sans jamais concéder que l’indigence de son érudition baudelairienne était une imperfection, la revendiquant au contraire comme son atout majeur. Entrant dans des développements qui relèvent de la métaphysique, elle professa que des correspondances entre ses huit robes et les poèmes qu’elles illustraient existaient antérieurement à leur lecture. Elle fit ressortir des parallèles entre les différentes manières d’aborder un même thème dans le temps et l’espace, des alliances entre les tempéraments, les modes de pensée et les prédilections, témoignant toutes de correspondances préexistantes entre l’interprète et le poète.

 « Mes robes renvoient intuitivement la lumière de la poésie de Baudelaire », affirmait-elle. Et d’ajouter : « Quant à ma démarche, j’admets qu’elle n’est pas des plus doctes. En revanche, ce que j’apporte à votre Dictionnaire en agrandit le champ et donne libre cours à des correspondances entre l’art de Baudelaire et la création du couturier ». Zahar, relatant les faits, signala que « la propension naturelle de Chanel à être en harmonie avec l’auteur de  ‘A une passante’, avait sacré  Baudelaire ‘le poète du couturier’ ».

© Société Baudelaire

Plus prosaïquement, Zahar avait mesuré combien la dernière campagne de la Société Baudelaire pour réhabiliter le poète pouvait profiter de la réputation internationale de Chanel. Après le rejet, en 1925, de sa demande en révision de la condamnation de Baudelaire pour outrage à la morale publique, la Société, sous la présidence de Louis Vauxcelles (1870-1943), avait arrêté une nouvelle stratégie donnant la primauté à une réhabilitation morale plutôt que juridique. La Société milita ainsi pour l’installation du buste de Baudelaire dans les jardins du Luxembourg. Il lui fallait obtenir l’autorisation du propriétaire des lieux, à savoir le Sénat. La vive opposition de cette institution à la présence de la statue avait fait vaciller les espoirs des Baudelairiens de Saint-Germain-des-Prés, certes irrités, mais toujours opiniâtres et en quête de partisans pour embrasser leur cause. Cependant, le cautionnement de la contribution de Chanel sur le dandysme porta atteinte au prestige de la Société Baudelaire.

Limouse, qui jouissait de l’estime du Comité directeur, comprit que Chanel pouvait compter sur la dévotion sans faille de plusieurs membres du Comité d’honneur.

Par ailleurs, il ne se méprenait pas sur la méfiance éprouvée par d’autres membres de ce Comité, une méfiance éveillée par le refus que leur opposait Chanel de rompre avec le Comité directeur de la Société Baudelaire conduit par des Juifs.

Marcel Zahar, critique d’art.
Avec Limouse, il cautionna la contribution
rénovatrice de Chanel à la définition de l’élégance française,
considérée comme une composante du dandysme.

Chanel qui, de bonne foi, souhaitait prêter son concours pour rehausser le prestige de la campagne en faveur de Baudelaire censuré, fut navrée de découvrir que ses intentions avaient été dénaturées pour alimenter des querelles persistantes au sein de la Société.

Avec adresse et retenue, elle annula la présentation de sa collection sur Les Fleurs du Mal. Avec la même volonté de ne pas faillir à son devoir, Limouse, puis tous les Baudelairiens du Comité directeur, démissionnèrent d’une même voix de la commission chargée de la réhabilitation du poète.