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A l’aube d’une destinée baudelairienne

© Roger-Viollet


La constance de Chanel à dénier l’austère réalité de sa jeunesse et de son éducation a toujours posé une énigme aux historiens. Certains sont même allés jusqu’à qualifier de snobisme sa volonté délibérée de voiler les contours de la vérité. Pour le Président de la Société Baudelaire, le peintre Limouse (1894-1989) en revanche, cette négation d’un réel insoutenable, suppléé par un autre plus digne des aspirations de la jeune Chanel, laissait augurer un tempérament baudelairien qui s’affirmerait de toute sa force ultérieurement.

On pourrait presque adhérer à la méfiance des historiens devant ce mépris affiché de la réalité. En fait, Chanel était loin d'ignorer leur position puisque, tout au long de son existence, elle s’efforça de recruter des écrivains pour dépeindre la vie qu’elle s’était imaginée. Du reste, son penchant pour la création littéraire avait des racines profondes.

Son esprit fut sensibilisé aux enjeux littéraires lorsque Arthur ‘Boy’ Capel, dont elle était passionnément amoureuse, l’initia au texte d’un autre contempteur de la réalité, Charles Baudelaire.

Arthur ‘Boy’ Capel, dont Chanel fut amoureuse  de 1908 à 1919.
Quand il lui fit découvrir un poème en prose de Baudelaire,
Capel ne pouvait pas imaginer combien le poète
marquerait de son influence la vie de Chanel.


© Société Baudelaire

Ce fut comme si Baudelaire lui avait personnellement dédié le poème en prose  « Assommons les pauvres ! ». En 1944, interrogée par l’écrivain Malcolm Muggeridge (1903-1990), Chanel lui confia sans réserve qu’elle avait été bouleversée à la lecture du poème. Elle se sentait intuitivement proche de ce poète qui récusait hardiment la fatalité et fortifiait par ses vers la volonté de résister et de défier l’inéluctabilité de la réalité.

On aurait pu croire que le choc de la rencontre de Chanel avec Baudelaire allait éveiller sa curiosité sur Les Fleurs du Mal. Aucune preuve, cependant, ne semble étayer cette hypothèse, comme d’ailleurs rien n’indique que Capel lui-même ait étudié Baudelaire. Quel que fut le retentissement de cette introduction de Baudelaire dans la vie de Chanel, aucune preuve n’atteste également qu’elle ait été tentée d’approfondir ses connaissances sur l’œuvre du poète. Certains chroniqueurs ont argué que son accession à la poésie de Baudelaire ne pouvait être dissociée de sa relation suivie avec Pierre Reverdy (1889-1960). 

Limouse, le peintre qui interpréta « Les Fleurs du Mal »,
au temps de sa rencontre avec Chanel
en 1925, précédant son intronisation
à la présidence de la Société Baudelaire.

Ils invoquèrent à l'appui de leur thèse un manteau en lamé et fourrure choisi par Chanel pour sa collection de 1937 inspirée par Les Fleurs du Mal. Ce manteau qui illustrait « Tristesses de la lune » avait été créé en 1923.

© Société Baudelaire

Ainsi inférèrent-ils un lien avec Reverdy qui, en ce temps-là, avait conquis son amour. Aucune justification néanmoins n'a été fournie pour appuyer un quelconque commentaire de Chanel sur d’éventuelles influences littéraires sous-jacentes à ce vêtement. En outre, certains indices nous inclinent à penser que Reverdy n’était alors pas très réceptif aux écrits de Baudelaire, un travers auquel il suppléa par la suite.

La période la plus légitime d’une rencontre significative entre Chanel et la poésie de Baudelaire serait 1925 quand, non sans crainte, elle fut confrontée à Diaghilev qui l'exhortait à créer les costumes pour une suite de danses illustrant des poèmes choisis de Baudelaire. Ces représentations des Ballets Russes étaient destinées à promouvoir la dernière campagne de la Société Baudelaire pour la réhabilitation du poète censuré.

Le Duc de Westminster (1879-1953) promit son soutien, à la condition que Chanel conçut les costumes.

La perplexité de la créatrice quant à ses connaissances sur le poète la contraignit-elle à renoncer au projet ? 

Léonard Sarluis, dont les réminiscences
sur son ami Oscar Wilde
ouvrirent à Chanel l’univers poétique de Baudelaire.

Quoiqu’il en soit, il est regrettable qu’aucune preuve historique, à cette date, ne puisse cerner précisément l’étendue de sa formation baudelairienne. A cette époque, Chanel rencontra le peintre Limouse, l’instigateur d’une rencontre entre Reverdy et les écrivains de la Société Baudelaire et d’emblée, elle sympathisa avec lui. D’après Limouse, bien qu'elle ait ponctué son propos de citations de Baudelaire, elle avait eu recours à cet artifice plus pour en imposer à ses auditeurs que pour appuyer une opinion argumentée. Il discerna que cette approche répondait à une insatiable et persistante soif de reconnaissance, en l’occurrence, être accréditée en tant que Baudelairienne.

Malgré le refus qu’opposa Chanel au projet de Diaghilev, elle ne déclina pas l’invitation de Limouse à une visite guidée des archives de la Société. D’autres visites furent projetées, mais faute de registres se rapportant à la salle de lecture, on ne peut se risquer à affirmer qu’elle fréquenta par la suite le siège de la Société, rue Monsieur-le-Prince. Force est de constater cependant que le peintre juif hollandais Léonard Sarluis (1874-1949) garda longtemps le souvenir de Chanel qui s’enquit du motif pour lequel il arborait une robe de chambre dans la salle de lecture de la Société. Avec fierté, il répliqua qu’elle avait été endossée par Oscar Wilde. L’écrivain l’avait chargé d’en faire don à la Société Baudelaire qui méritait sa reconnaissance pour avoir confié la publication de Salomé à Edmond Bailly, l’éditeur de la Société.

La main de Chanel révérencieusement posée sur la robe de chambre avait arraché à Sarluis cet aveu sur Wilde, retenu captif à la geôle de Reading. Wilde avait surmonté son dédain pour Baudelaire au souvenir du poème « Le Soleil ». Sarluis avait ensuite orienté l’attention de sa complaisante néophyte sur « La Voix », l’autre poème qui avait ému Wilde, par ailleurs insensible aux Fleurs du Mal

L’émerveillement de Chanel devant cette évocation si réaliste enhardit Sarluis qui, à la demande de son auditrice, poursuivit son récit dans un square aujourd’hui baptisé place Laurent-Prache et un café tout proche que chérissait l’artiste, tant ce lieu était associé au souvenir de Wilde. 

Quelques jours plus tard, elle remit personnellement à l’archiviste de la Société un présent destiné à Sarluis. L’enveloppe contenait la première édition de Salomé, témoignage de sa gratitude envers Sarluis pour lui avoir fait découvrir deux des poèmes les plus sublimes qu’elle ait jamais lus. Comblé de joie, Sarluis raconta par le menu sa rencontre avec Chanel à son ami, le compositeur Charles Tournemire.

Ainsi, la fin des années 1920 aura été l’ajour par lequel la poésie de Baudelaire diffusa sa lumière dans la vie de Chanel.