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Un défi baudelairien personnifié :
l’entretien avec Chanel, sorti de l’oubli

© Gerald Scarfe

Alors que l’écrivain Malcolm Muggeridge, ancien rédacteur de Punch et personnalité de la télévision, rédigeait The Infernal Grove, le second tome de ses mémoires, les historiens de Chanel  étaient  loin de présumer que ses archives recelaient un entretien unique que lui avait accordé, après la Libération, l’impératrice de la haute couture française. En 1973, lorsque le mémorialiste prit sa plume, Chanel venait de mourir.

Cet entretien est unique en effet puisque Chanel ne s’est jamais exprimée ailleurs sur ses souvenirs de l’Occupation. Néanmoins, pour Muggeridge, le septuagénaire chroniqueur du « Temps Perdu », l’entretien se solda par un échec. Malgré le ton impérieux qu’il affecta pour mener l’interrogatoire, cet ancien agent du MI6 fut dépité de ne pouvoir rien découvrir qui eût établi la culpabilité de Chanel. Penaud, Muggeridge ensevelit sa transcription sous d’abondantes archives.

Peu après avoir été interrogée puis relâchée par les FFI sans qu’aucune charge ne soit retenue contre elle, Chanel invita Muggeridge à dîner, rue Cambon. C’était en septembre 1944. Dans ses mémoires, Muggeridge a délibérément effacé le souvenir d’une photographe, reçue elle aussi à la table de Chanel. C’est elle qui avait incité Chanel à convier l’agent du MI6 parmi ses hôtes. Il avait noué une liaison avec cette photographe qui, sous l’Occupation, était tombée amoureuse d’un officier nazi.

La photographe appréhendait de déchoir dans l’estime de Muggeridge en lui confessant la vérité et comptait sur Chanel pour dévoiler son passé dicté par l’amour et non par la trahison.
Chanel persuada un vieil ami de se joindre à eux afin de ne pas donner l’illusion d’une action soigneusement concertée.

Malcolm Muggeridge vu par Gerald Scarfe
en couverture du « Sunday Times Weekly Review ».
Dans ses mémoires, le chroniqueur du « Temps Perdu »
souhaitait bannir de son esprit
sa conversation avec Chanel même si, par la suite,
elle lui fut fortuitement rappelée à son attention.

©  Société Baudelaire

La discussion brassa des idées banales mais elle permit aussi d'aborder d’augustes considérations telles que la censure des écrivains et des artistes en temps de guerre. Muggeridge ne laissa pas échapper l’occasion que lui procurait cette soirée pour collecter des informations destinées au MI6 sur le comportement de Chanel envers l’ennemi. Il lui proposa d’accorder une interview qui porterait sur « la guerre de Chanel », en vue d’une parution dans un journal britannique.

À mesure que Chanel rappelait le déroulement des faits, Muggeridge eut l’intime conviction qu’elle n’avait soutenu aucune cause, fût-elle alliée ou ennemie. Elle avait livré un tout autre combat, déterminé par d’autres valeurs : les siennes propres. Sa résistance fut celle d’un dandy et ses diverses références à Baudelaire n’étaient pas imprévisibles.

Certes la photographe avait déçu la confiance de Muggeridge par crainte de représailles des FFI. Cependant, en quittant la rue Cambon, Muggeridge sentit que le témoignage porté par Chanel recelait un potentiel littéraire considérable. Peu après sa démobilisation,  il écrivit Libération.